COMMENT
CHIRAC A GARDÉ LE POUVOIR.
SOMMAIRE.
L’idéologie française.
P. 3 : Le mythe.
P. 5 : La réalité.
Le précédent.
P. 8 : Le faux.
P. 9 : Le vrai.
Les différences.
P. 12 : La V° République.
P. 13 : L’ « Europe ».
P. 13 : La poussée à gauche.
P. 16 : Le niveau de
manipulation.
Les responsabilités.
P. 17 : Le cadre de la politique du gouvernement Jospin.
P. 19 : De l’automne 97 au printemps 2000.
P. 21 : La déchirure.
P. 23 : Les conséquences sur le PCF, les syndicats, le PS.
L’épreuve du feu.
P. 25 : Le score des « trotskystes ».
P. 26 : Prendre ses responsabilités ? Mais vous n’y pensez pas !
Quelles perspectives ?
P. 29 : Pour la discussion.
P. 29 : Pour la démocratie.
P. 32 : Dans l’immédiat.
L’idéologie française.
Le
mythe.
Printemps 2002. Le fascisme a failli prendre le pouvoir en France.
Il était moins une : sans nul doute, les camps de concentration allaient
s’ouvrir par la faute à quelques millions de lâches, qui avaient eu la flemme
de voter le 21 avril. Ces salopards, ouvriers et chômeurs pour la plupart, ont
fait le jeu de Le Pen (certains ont fait exprès). Le Pen est un grand blond
borgne et milliardaire qui dit tout haut ce que tous ces salopards pensent tout
bas. Heureusement, des jeunes ont manifesté pour que tout le monde vote Chirac
et, ainsi, sauve la République, la France, l’honneur et la liberté. Et leur
appel a été entendu : tout le monde a voté Chirac, sauf cette minorité de
salopard qui se sont soit abstenus, soit ont voté Le Pen. Ainsi, le pire a été
évité. Si tout le monde n’avait pas voté Chirac, les camps et les stalags
s’ouvraient dans la nuit du 5 au 6 mai, aussi vrai que le programme de Jospin
était de gauche ! En votant Chirac, les libertés ont été sauvées, la République
avec, et même le vin rouge.
« Vous n’avez pas voté
l’autre jour et, par votre faute, voilà ceux qui va arriver : cinquante
millions de morts. Ceux qui disaient que les Juifs, c’était pas grave, ils
n’ont eu personne pour les défendre quand on a frappé à leur porte pour venir
les arrêter. Voilà pourquoi nous lé jeunes on manifeste, et voilà pourquoi on
vous dit : voté Chirac. Si vous votez pas Chirac, le pire arrivera, parce que
c’est vous qui l’aurez voulu. » (Tract authentique
distribué dans un collège de province entre les deux tours des élections
présidentielles, les fautes originales conservées).
Les jeunes qui ont rédigé et distribué ce genre de tract n’avaient
pas voté le 21 avril -beaucoup n’avaient pas le droit de vote mais il est clair
que quand bien même l’auraient-ils eu, ils n’auraient pas voté. Aux élections
législatives qui ont suivi au mois de juin 2002 ils n’ont d’ailleurs pas voté
non plus. Lorsqu’ils avaient l’âge de voter, ils ont voté Chirac le 5 mai. On
leur a dit qu’ils avaient sauvé la République, qu’ils sont une jeunesse
admirable, à nulle autre pareille par son grand et beau « sursaut civique et
républicain ». Toujours agréable à entendre, surtout après des semaines et des
semaines où ils étaient montrés du doigt comme incarnations de l’insécurité, ce fléau majeur de notre
temps.
L’insécurité a le visage
d’un adolescent coiffé d’une casquette retournée, généralement basané, dont le
vocabulaire très pauvre ne comprend notamment aucune formule de politesse ni
même de gentillesse. Il parle fort (dans les clips de rap, on le voit chanter,
et l’on peut constater qu’il parle en effet très fort avec des mouvements
brusques dans tous les sens), il se déplace en faisant du bruit et comme il a
toujours l’impression qu’on le regarde de travers, il prend les devants et
provoque tout le monde, surtout les parents, les profs, les flics, et aussi les
chauffeurs de bus, les médecins et les pompiers. Il sait qu’il n’y a pas de
boulot prévu pour lui dans cette société, mais il sait aussi que, au moins pour
quelques années, il peut se faire pas mal de blé en faisant du bizness avec des copains, jusqu’à ce que
ça casse. Dans les mois qui ont précédé ce fameux 21 avril, cette image de
l’insécurité a été ressassée de toutes les manières possibles -au vrai bien
monotones- sur les chaînes de télé et les radios. L’un des ados basané à
casquette avait même craché en direction du président Chirac en campagne en le
traitant de supermenteur (et un autre
s’était pris une claque en faisant les poches du principal candidat de droite
autre que Chirac, Bayrou ! ).
Car Chirac, c’était, et c’est, supermenteur.
Mais pour ne pas trop en parler, on parlait de l’insécurité, Chirac le premier,
très exactement depuis le discours qu’il avait fait à la télé pour le 14
juillet précédent. Dans ce climat, les attentats du 11 septembre
outre-Atlantique sont très bien tombés, ils ont permis d’en rajouter une louche
tout en précisant bien que l’insécurité vient, comme chacun sait, des basanés
surtout lorsqu’ils sont barbus (c’est alors encore pire que ceux à la casquette
retournée, c’est du terrorisme …).
Donc, jusqu’au soir du 21 avril 2002, les jeunes dans leur masse
représentaient l’insécurité et
s’apparentaient aux basanés à la casquette retournée.
Par un miracle républicain, ils se sont transformés en défenseurs
de la République et en partisans acharnés du vote pour Supermenteur et
Superescroc, devenu le grand sauveur de la République. Ah, que se serait-il
passé si la masse des jeunes et des moins jeunes n’avait pas voté pour lui !!!
On en frémit ! (Il y en a même qui écrivent des livres là-dessus). Mais grâce à
Chirac, grâce aux jeunes, grâce à la gauche héroïque qui, tels les communistes
français soutenant le général De Gaulle en 1940 (les mauvais esprits qui se
rappelleraient qui avait réellement le soutien des staliniens en 1940 sont
priés de se taire ! … ), le piège de l’abstention-collaboration a été déjoué.
Ces salopards de prolétaires et autres habitants des cités, ceux qui ont peur
de l’insécurité (dont télés et radios
ont cessé de parler à compter du 21 avril jusqu’aux législatives) et qui votent
Le Pen ou qui ne votent pas, ou qui votent pour n’importe qui (on a bien vu que
tout ça, c’est pareil, n’est-ce pas ? ) ont été vaincus, terrassés, par le
sursaut républicain, cet admirable, et auguste élan de tout un peuple. Le
fascisme n’est pas passé !
… Et c’est un président nouveau qui est sorti des urnes.
Supermenteur est mort, vive Jacques Chirac le grand ! L’incarnation de la
République. Plus il aura de voix, on vous dit, moins il pourra s’en servir pour
faire une politique de droite. Votez Chirac, pour la République ! Ceux qui ne
votent pas sont des collabos ! Il faut qu’il ait 80, 85, 90, il faut qu’il ait
100% des voix car ainsi il y en aura tellement qu’il ne pourra pas s’en
prévaloir ! Haut les cœurs, patriotes ! Entrons en résistance, crachons sur les
nuls qui n’ont pas voté ou ont fait les cons le 21 avril, et qu’un monde
nouveau advienne !
Même pas deux mois après, un monde nouveau est advenu, si l’on
peut dire : un nouveau parti, l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle),
groupant toute la droite sauf l’UDF de Bayrou, a obtenu les deux tiers des
sièges dans une « Assemblée nationale » qui se présente comme mandatée par le
président et responsable devant lui. Cette majorité n’aurait pas été possible
sans le vote d’une bonne moitié au moins de ceux qui avaient voté Le Pen lors
des présidentielles : ils ont cette fois-ci assez fortement soutenu Chirac, ce
sauveur de la République. Un gouvernement ultra-réactionnaire passe à
l’offensive. La majorité, formée par ceux qui se sont abstenus ou qui ont voté
à gauche, cette fois-ci principalement pour le PS, n’a pas de perspective
politique alternative à lui opposer, du moins dans l’immédiat. La raison d’être
de cette brochure est de dégager les leçons politiques de ce qui vient de se
passer pour aider à construire une perspective politique et nourrir ainsi les
prochains affrontements sociaux.
Les jeunes acteurs du « sursaut républicain » ont disparu. Ils ne
sont pas allés voter les dimanches 9 et 16 juin. Si l’effondrement du PCF a été
confirmé par ces élections bien qu’il sauve son groupe parlementaire grâce au
PS et à quelques élus locaux implantés, le PS a lui « limité les dégâts » de
sorte qu’il se retrouve plus ou moins dans la position paradoxale, et qui
épouvante fort ses dirigeants, de seul navire à gauche. En effet, l’extrême
gauche après son score historique du 21 avril (10,5%) n’a pas « transformé
l’essai » aux législatives (et les Verts et les chevènementistes se prennent
une claque). Beaucoup disaient que le vote Chirac le 5 mai était sans gravité,
y compris, surtout, parmi ceux pour qui le vote Jospin aurait été une sorte
d’apostasie ! Ce n’était donc qu’un
mauvais moment à passer, un peu comme chez le dentiste pour extirper une carie,
et ils escomptaient que l’élan du score du 21 avril multiplié par la puissance
du 1° mai et par la politisation de la jeunesse allait produire une croissance
sans précédent des organisations et mouvements d’extrême gauche. Or, le vent de
l’étrange défaite qui souffle sur la gauche en ce mois de juin 2002 les a eux aussi atteints. Les voilà qui se
prennent à douter de l’inéluctabilité d’un «troisième tour social » …
Les militants qui ont décidé d’élaborer cette brochure pensent que
l’on doit réfléchir avec sa tête et que les critères politiques doivent
prévaloir dans l’analyse politique. Ils reprendraient volontiers à leur compte,
si cette référence n’était pas chargée du poids de celui qui prononce ces mots,
premier responsable de l’étrange défaite, cette phrase sibylline de Lionel
Jospin disant en guise d’adieux au conseil national du parti socialiste
quelques jours après le « coup de tonnerre » du 21 avril : « Ne vous laissez pas entraîner par les mythes ». Qu’est-ce que le
Front National ?
La
réalité.
Le Front National est un repoussoir suffisamment puissant, rejeté,
méprisé et haï à juste titre pour que, pendant que se distillait la légende
d’une vague fasciste menaçant le pays et s’apprêtant à prendre le pouvoir, le
visiteur étranger, ou venu d’une autre planète, qui aurait voulu voir la vague
brune de prés, n’aurait vu en fait de fascistes que des antifascistes : ces
jeunes par millions, ces travailleurs par centaines de milliers, deux millions
dans la rue le 1° mai -un chiffre minimisé par les contentées des chiffres de
la police- face à 20 000 manifestants du Front National surencadrés par cette
police travaillant la main dans la main avec la milice et service d’ordre du
Front, le DPS (« Département Protection Sécurité »).
La force de répulsion que suscite le Front National permet,
certes, des manipulations comme ce qui vient de se passer. Mais
fondamentalement, il est sain, il est rassurant, qu’elle soit telle. La
majorité des jeunes rejettent âprement le FN c’est-à-dire tout ce qu’il représente : le racisme, l’antisémitisme, l’arbitraire policier, le machisme,
l’homophobie, la discrimination, la répression, la bêtise, l’image du
petit-bourgeois français et « gros con », du beauf à la Cabu, Dupon-la-joie
élevé par les flics et les curés.
Dans ce sentiment sain et justifié de rejet, il est très important
de comprendre que ce qui nourrit la répulsion n’est pas propre au FN.
Le FN est un concentré, le FN est une quintessence de réaction, de
stupidité et de méchanceté, qui sont la réaction, la stupidité, la méchanceté, de la société dans laquelle nous vivons.
L’ « antifascisme » de la jeunesse et de la masse de la population n’est pas la
même chose que l’idéologie « antifasciste » des politiciens qui en font
profession et justifient par lui le vote Chirac. Une partie significative des
jeunes et des moins jeunes, et parmi ces derniers de ceux qui ont connu le
fascisme et l’occupation, ont manifesté le 1° mai mais n’ont pas voté Chirac
pour autant. Ce chiffre est occulté, il doit être connu : il y a eu 25%
d’abstentions, de votes blancs et nuls le 5 mai. En enlevant quelques électeurs
de Le Pen intimidés par la force du 1° mai et quelques abstentionnistes de
toujours, cela laisse une proportion de « résistants » authentiques
remarquablement élevée dans un tel contexte de déferlement et, disons-le, de
bourrage de crânes. Et l’on ne parle pas ici de celles et de ceux qui à présent
regrettent et disent qu’on ne la leur refera plus …
Le Front National représente la continuité d’un courant politique
présent aux origines de la V° République. Le 13 mai 1958, pendant que les
racistes d’Alger imposaient aux militaires ce qui sera appelé le « putsch
d’Alger », Le Pen, alors plus jeune député de France, élu au nom du mouvement «
poujadiste » (une association de petits commerçants effrayés par la misère et
refusant de devenir des prolétaires ou pire des parias), Le Pen manifestait sur
les Champs Elysée pour exiger la dictature du général De Gaulle. Tel était son
combat. Le courant « Algérie française » ayant été utilisé par De Gaulle, puis
trahi par lui, Le Pen eut aussi sa petite « traversée du désert » : en ce temps
là il éditait des disques de chansons SS. Quelques années après mai 68, il
devenait le « chef » de façade d’un rassemblement hétéroclite de nostalgiques de
l’Algérie française, de chrétiens intégristes et de nazillons d’Ordre Nouveau,
groupe dont sont issus beaucoup d’autres dirigeants des partis de droite
(Madelin …). La dissolution d’Ordre Nouveau et sa campagne présidentielle de
1974 (0,7% des voix) en faisait le chef d’un parti en puissance, le FN.
Ce parti est devenu réellement puissant -au plan de l’organisation
plus qu’aujourd’hui- dans les années 1980 en récupérant des voix d’électeurs de
droite, surtout, parmi les plus « populaires » (commerçants et artisans, petits
patrons et ouvriers sans conscience de classe). On a toujours beaucoup parlé
des voix prises par le FN à la gauche : c’est une réalité surtout par rapport
au PCF (des années de culte du chef et de discours nationaliste ont laissé des
traces chez certains … ), mais numériquement secondaire par rapport au
phénomène principal qu’a été la porosité avérée et réciproque, encore récemment
confirmée, entre l’électorat des partis bourgeois traditionnels de la V°
République (RPR et UDF durant les années 1980 et 90) et l’électorat du FN.
Soyons précis : les ouvriers et les chômeurs qui votent Le Pen
sont une réalité ancienne, certes préoccupante. Elle n’a pas fait son
apparition en 2002, où elle a même plutôt reculé : la légère progression de Le
Pen au premier tour de 2002 par rapport à 1995 s’est effectuée surtout dans un
électorat rural et âgé. Ces ouvriers, ces chômeurs et ces jeunes, en souffrance
sociale, proviennent essentiellement des couches arriérées de la classe
ouvrière, celles qui n’ont pas de tradition de lutte ou d’organisation : avant
de voter Le Pen, la plupart votaient à droite ou ne votaient pas du tout. Une
frange d’électeurs ouvriers de gauche est « passée » au vote Le Pen, soit
directement en provenance du vote PCF surtout comme il vient d’être dit, soit
par le fait que la montée du chômage et de la précarité a déstructuré des
régions ouvrières et y a liquidé les traditions du mouvement ouvrier. Il peut
alors y avoir des petits retraités aigris, ou des enfants d’ouvriers qui votent
à gauche, qui « basculent ». Cependant, l’examen objectif des votes des 21
avril, 5 mai, 9 et 16 juin montre que la masse principale de l’électorat FN est
« de droite ». Le thème des « ouvriers qui votent Le Pen » doit être manié avec
la plus grande précaution : il sert en effet à jouer à se faire peur et à
exhaler le mépris pour les masses parmi pas mal de militants de culture
stalinienne ou gauchiste.
L’élection qui a toujours convenu le mieux à Le Pen est la
présidentielle : elle est taillée pour lui, ou plus exactement, il s’est taillé
pour elle. Culte du chef, prestation du sauveur de la nation : tout ce qu’a de
primitif, de sauvage, de monarchique, d’abrutissant, le principe même du
scrutin présidentiel a trouvé en Le Pen sa meilleure bête de foire depuis le
général De Gaulle.
Le FN est donc le produit achevé, la quintessence dans l’esprit et
dans les méthodes, du régime de la V° République. Comme elle, il est fils de la
guerre d’Algérie. Son idéologie « populiste » et bonapartiste, de droite
autoritaire et raciste anti-arabe, entre parfaitement en résonance avec les
institutions françaises. Les cadres du parti viennent de la droite
traditionnelle et y retournent parfois. Cette constatation n’est en rien
contradictoire avec le fait que le FN et son idéologie ont des racines plus
anciennes … : celles de l’extrême droite française, d’une part, et la filiation
avec le fascisme et le nazisme, d’autre part, qui n’en fait pas un parti
identique à ce qu’étaient le fascisme et le nazisme et doit être comprise comme
filiation historique, rien de plus et rien de moins.
Jamais le rapport de force n’a permis au FN, qui compte un certain
nombre de crimes politiques ou racistes à son actif, de former des milices ou
des « sections mercenaires de la France en Afrique, officines liées à tous les
présidents de la V° République (dont Mitterrand), mais il n’a jamais pu se
développer en groupes de combat sur le territoire français. Si, un jour, le
patronat et l’État recourent à de tels groupes, le FN sera un de ses fournisseurs,
mais rien ne dit qu’il n’y en aura pas d’autres sortes et d’autres provenances.
Le FN, en fait, est devenu sous Mitterrand une sorte d’ « institution de la V°
République », béquille venant étayer un régime qui s’usait : un moyen de
pression, une machine à faire peur aux immigrés, un instrument électoral. Le
Pen, tribun du parti, se satisfait de ce rôle tout en tenant un discours «
révolutionnaire » à peu de frais.
En 1998, les cadres du parti se sont révoltés contre le chef, sous
la direction du principal sous-chef, Bruno Mégret, car eux voulaient une
perspective politique les associant au pouvoir, à la façon de l’Alliance
nationale italienne et du FPÖ autrichien. La scission qui s’est alors produit a
fait passer au parti de Mégret, le MNR, la majorité de l’appareil, mais n’a pas
mis fin au rôle de Le Pen et d’un FN appendice de Le Pen en tant qu’ «
institution de la V° République ». C’est même alors, en 2002, qu’il va déployer
toute son efficacité.
Quant au MNR, il reste comme un jalon pour la radicalisation de la
droite classique à laquelle il offre un premier modèle et une idéologie
élégamment qualifiée par Le Pen lui-même de « racialiste » ! Notons que la
situation du MNR est aujourd’hui difficile et assez paradoxale, car ce parti
est à la fois le plus mêlé à la droite « classique » par ses cadres et le plus
pénétré par l’ultra-droite marginale, comme l’a montré l’affaire Maxime
Brunerie, du nom du jeune imbécile qui a visé Chirac avec un fusil le 14
juillet dernier (un « tout Petit-Clamard
», comme l’a fort bien dit le Canard
Enchaîné, faisant allusion à un attentat contre De Gaulle monté par les
partisans de l’Algérie française en 1961).
Le
précédent.
Le
faux.
Pendant les deux semaines d’entre les deux tours de la
présidentielles, analystes, commentateurs, moralistes et autres n’ont cessé de
distiller une comparaison : nous aurions été dans l’Allemagne de 1933.
Comparaison se voulant, il faut le préciser, culpabilisante, et
faisant en vérité fi des vraies leçons de la victoire d’Hitler : il ne s’agissait
naturellement pas de dénoncer la division des rangs ouvriers entre une
social-démocratie pour laquelle le rempart de la République contre Hitler
s’appelait Hindenburg (qui nomma Hitler chancelier) et un parti « communiste »
qui voyait l’ennemi principal, la « menace fasciste », dans l’ouvrier
social-démocrate et n’hésitait pas parfois à faire le coup de poing contre lui,
la main dans la main avec les jeunes chômeurs nazis ! Non, il ne s’agissait
naturellement pas de remettre au goût du jour les vrais enseignements de 1933,
ce qui aurait eu son utilité. Comme aurait eu son utilité un rappel général de
toutes ces années 1930 durant lesquelles, systématiquement et sans aucune
exception, la célébration de l’ « antifascisme » et de la « défense de la République
» par les Fronts populaires a conduit, en faisant barrage à la révolution
sociale, à la victoire de Franco, de Pétain et de leurs homologues. Il
s’agissait de culpabiliser les Français : « bandes de ventres pleins, vous êtes
comme ces bourgeois allemands qui n’ont rien vu venir ! » - et rends-toi compte
que la bête est là, devant ta porte, alors vote Chirac et tais-toi !
Cette odieuse culpabilisation a, en grande partie, marché,
puisqu’on la retrouve dans ce tract naïf de collégiens cité ci-dessus. Ils n’en
sont en rien responsables. Quand ils ont -spontanément- décidé de manifester,
leur acte était fort, fier et courageux. Leur révolte contre Le Pen était saine
dans son noyau : il était en effet révoltant d’avoir Le Pen au second tour.
Toute l’ignominie de la V° République s’étalait au grand jour. C’est donc
d’autant plus de honte qui doit retomber sur les forces politiques qui ont
décidé, à ce moment là, de sauver ce régime, de dévoyer ce mouvement
démocratique et cette jeunesse dans le vote pour Chirac, que Le Pen a bien
servi. Nous disons bien : sur les forces politiques, naturellement pas sur la
masse de ceux qui ont estimé que, dans ces conditions, ils ne pouvaient rien
faire d’autre que voter Chirac la mort dans l’âme ou encore, qui ont pensé qu’il
était important de minimiser la proportion de suffrages exprimés pour Le Pen.
Reste qu’un professeur d’Histoire soucieux d’être utile à ses
contemporains aurait alors dû, après avoir donné les éclaircissements
nécessaires sur la fausse et hypocrite comparaison avec l’Allemagne de 1933,
donner les secrets du régime, son origine ô combien gommée dans les manuels et
les programmes : si les évènements du printemps 2002 ont un précédent
manifeste, c’est bien le printemps 1958.
Les épigones de De Gaulle et de Massu ont en partie rejoué une
vieille comédie. Ils ont, eux, de la mémoire. Rafraîchissons la nôtre.
Le
vrai.
Il faut pour cela rectifier d’abord l’image habituellement
présentée du mouvement ouvrier et des luttes sociales en France dans les années
1950. Officiellement, les ouvriers étaient alors dans les rangs du grand parti
de la classe, le PCF, et de la CGT, mais en même temps la consommation
progressait et la paix sociale régnait.
En vérité, depuis 1953 au moins, la classe ouvrière française
avait secoué le joug de sa division selon les lignes de force de la guerre
froide entre Est et Ouest, communistes et socialistes, CGT et CGT-FO : les
postiers FO et CFTC de Bordeaux avaient, cette année-là, déclenché une grande
vague de grève qui ressemble énormément au mouvement plus proche de nous que
fut décembre 1995. Déjà, ils sauvèrent par leur combat les pensions des
fonctionnaires … Les gouvernements de droite de la IV° République n’arrivaient
plus à contenir les luttes sociales, et l’insurrection éclatait en Algérie. La
gauche vint au pouvoir, en la personne de Guy Mollet, le PCF, dont la
participation gouvernementale était exclue par la situation internationale et
qui était d’ailleurs plus utile hors des gouvernements que dedans, les
soutenant au Parlement et votant les pouvoirs spéciaux aux forces armées en
Algérie. Guy Mollet envoya les appelés en Algérie : ils se révoltèrent, mais,
confrontés au choix des dirigeants du PCF, de la SFIO et des syndicats de les
isoler, finir par partir, profondément démoralisés. Des grèves dures, comme à
Saint-Nazaire, ne débouchaient pas sur une lutte générale. La radicalisation
des pieds-noirs, des petits commerçants (poujadisme) et de secteurs de l’armée
dessinaient de sombres menaces, sans qu’il n’y ait de vague brune d’ensemble
dans la société française pour autant.
Tel fut le contexte du coup du 13 mai, monté par l’extrême droite
à Alger, relayée faiblement à Paris, nous l’avons dit, par un monôme sur les
Champs Elysées conduit par Le Pen. A Alger, les « ultras » ont entraîné une
manifestation de pieds-noirs à prendre les locaux gouvernementaux et là, ils
forment un « comité de salut public » avec les généraux Massu et Salan. Ainsi
se présente alors la « menace fasciste » : pas plus qu’aujourd’hui il n’y a la
moindre possibilité pour que des sections d’assaut passent à l’attaque en
France, mais la base de masse des pieds-noirs et les relais dans l’armée en
font tout de même un danger autrement plus redoutable que les 19% de Le Pen et
de Mégret le 21 avril 2002 qui, eux, faisaient face à une poussée à gauche très
puissante.
Face à cette menace, les organisations ouvrières avaient la
possibilité, en mai 1958, par la grève générale, par le refus de soutenir la
guerre d’Algérie, de la défaire promptement. Mais leur choix, indiscuté, fut
sans délais de prendre la défense du « Parlement républicain » et du «
gouvernement républicain », et d’investir le gouvernement Pfimlin avec les voix
socialistes et l’abstention du PCF, gouvernement qui déclare le 14 mai :
« Le gouvernement vient
d’examiner la situation à Alger. Il est convaincu que les évènements qui se
déroulent là-bas sont le résultat d’une dramatique méprise. La volonté du
gouvernement est de défendre l’Algérie. Les premières mesures qu’il a arrêtées
tendront à augmenter l’effort de la nation pour que l’Algérie demeure
française. Il faut que nos compatriotes d’Algérie, il faut que notre armée qui
fait l’admiration du pays en soient pleinement convaincus. »
Le 15 au matin, le général Salan à Alger en appelle au général De
Gaulle. En fin d’après-midi, ce dernier annonce qu’il est « prêt à assumer les pouvoirs de la République. »
Les 15 jours qui suivent sont occupés par le ralliement à De
Gaulle de la majorité des forces politiques, lui qui a été remis en selle par
les putschistes d’Alger. La pression militaire vise à accélérer ce processus,
non à prendre le pouvoir. La direction socialiste se rallie à De Gaulle, avec
Guy Mollet, et déclenche la scission du PSA (Parti Socialiste Autonome, qui
formera avec d’autres le PSU). Mais le rôle le plus important est joué par le
PCF :
« Dés le 13 mai, le PCF et
la CGT deviennent le centre d’une extraordinaire campagne d’affolement qui se
traduit par la propagation d’un nombre étonnant de fausses nouvelles.
Le 15 mai, dans la nuit,
sur un coup de téléphone de Mauvais (secrétaire confédéral de la CGT, membre du
BP du PCF), répercuté à tous les échelons, tous les militants et responsables
se mobilisent dans les permanences : des camions de gaullistes, venant de
l’Est, roulent sur Paris ! (…) Renseignement pris, des camions de bière de la
marque « La Lorraine » descendaient de Nancy à Paris.
(…) Le Jeudi 29 mai (…)
l’appareil du PCF lance la fausse nouvelle de l’attaque de Tarbes par les
paras. « Attention aux paras, il faut protéger les aérodromes ». Le 29, les
ouvriers de chez Renault s’apprêtent à la bataille. (…) « Les paras sont à
Tarbes », donc c’est le moment. Demain, on y va. Le lendemain 30, le PCF ne
parle plus de Tarbes et des paras. Les ouvriers chez Renault ont le sentiment
justifié qu’on les berne. Linet pourra éviter de parler de la grève générale
des enseignants et du meeting des grévistes de la Bourse du Travail.
Le samedi 1° juin, réunion
de la CA de l’UD-CGT. Des militants : « Alors, c‘est pour quand, la grève
générale ? ». Hénaff : « La grève générale, c’est pas encore le moment. Mais
munissez-vous de billes d’acier pour lundi ! ». Des billes et pas la grève
générale, tel est le mot d’ordre des « combattants » de la République.
(…) Le 30 au soir, un
enseignant gréviste rencontre un cadre du PCF.
-Alors pourquoi n’êtes vous
pas venus avec nous au meeting ?
-Quel meeting ?
-Le meeting de la Bourse du
Travail des enseignants grévistes auquel nos organisations ont appelé les
travailleurs à se rendre.
-Je ne le savais pas : tu
te rends compte, toute la nuit, on sillonne les rues pour prévenir une attaque
des paras.
La CGT est censée avoir
appelé à occuper les usines. Dialogue :
-Alors vous débrayez ?
-Oui, non, enfin on fait
pas grève, mais ce soir on protége les installations ! »
(extraits de Comment
De Gaulle a pris le pouvoir, de Robert
Langlade)
En 2002, ce n’était pas les coups de téléphone sur « les paras
sont à Tarbes ». C’était les fausses dépêches sur le Net affolant leurs
destinataires par des faux « sondages des RG » sur Le Pen à 42%, 47% … En
outre, l’appareil du PCF très affaibli n’avait pas à lui seul la force de
répandre les rumeurs et d’aligner tout le monde sur le vote Chirac. Il lui a
fallu l’aide de bien des nigauds croyant bien faire. On pourrait même citer le
cas de « révolutionnaires » du Sud de la France qui, quoi qu’informés de ce que
le « sondage des RG » était un faux, s’obstinaient à l’envoyer partout, tant
leur désir profond était de pouvoir se faire peur avec la menace d’un fascisme
submergeant tout …
La plus importante poussée vers un rassemblement effectif des
travailleurs contre Massu, Salan, De Gaulle (Le Pen ! ), eut lieu le 28 mai,
avec la manifestation provoquée par la FEN (Fédération de l’Éducation
Nationale), et la grève générale enseignante du 30. Mais au-delà des divisions
entre socialistes et communistes, la ligne commune de « défense de la
République » et le légalisme absolu des dirigeants en firent une sorte de
baroud d’honneur. Quelques jours plus tard, De Gaulle était président du
conseil.
En septembre 1958, il organisait un référendum sur la nouvelle
constitution -celle d’aujourd’hui, complétée en 1962 par l’élection du
président au suffrage universel qui est entrée dans les mœurs dés 1958 en fait
car ce fut alors évidemment un plébiscite pour De Gaulle. 80% de Oui :
l’électorat communiste, totalement désorienté par les évènements des derniers
mois et point insensible au prestige du Sauveur décoré de la nation a malgré
les consignes de vote Non de son parti largement voté Oui, et la résistance, le
vote Non, a tenu surtout dans l’électorat socialiste (on retrouve ce dernier
trait dans les abstentions du 5 mai 2002).
Au lendemain du scrutin, nouveau tournant du PCF, de la CGT et
aussi, à l’époque, de FO : ils découvrent que, étant donné le très grand nombre
de votes pour le général, ce Oui est en réalité un « Oui de la démocratie » et
noie le vote des « ultras » et autres. La boucle est bouclée : le « danger
fasciste » représenté par le général De Gaulle est devenu le « rempart de la
démocratie », et cela pour plusieurs années.
Ce fut alors une sérieuse défaite ouvrière à l’échelle européenne.
Nous devons une fière chandelle au peuple algérien, qui resta une épine dans le
pied de notre impérialisme qui dut, prioritairement, s’occuper de la question algérienne,
et a ainsi perdu quatre années où il eut besoin, contre les auteurs du coup du
13 mai, les accoucheurs du régime devenus adversaires de De Gaulle au nom de l’
« Algérie française », du soutien des organisations ouvrières et de gauche. La
dictature ne fut pas établie, le régime du 13 mai demeura inachevé.
Les
différences.
La
V° République.
Le principal intérêt du parallèle 2002-1958 est qu’il souligne le
but final de cette sorte de coup d’État que nous venons de connaître :
renforcer, rétablir, restaurer, la V° République. Comme l’a dit Raymond Barre, « La V° République est remise sur ses pieds,
c’est presque trop beau pour être vrai. » La restauration procède de haut
en bas : d’abord, un score plébiscitaire pour le président, 82% des suffrages
exprimés le 5 mai, tout en sachant que la majorité des votants ne voulait pas
lui faire de chèque en blanc et qu’il lui restait donc à « transformer l’essai
» ; ensuite, élection d’une assemblée aux ordres et formation d’un « parti du
président », l’UMP ; enfin, et c’est là le plus dur qui reste à faire,
affronter « le terrain », c’est-à-dire la classe ouvrière.
Les mêmes acteurs qu’en 1958 ont joué leur rôle dans cette comédie
: les héritiers de De Gaulle et ceux des « ultras », ces deux branches de ce qui
constitue l’essence même de la V° République, se sont répartis les rôles pour
interdire à la majorité toute expression indépendante. Si vous ne soutenez pas
l’un vous feriez soi-disant le jeu de l’autre … Sans oublier Guy Mollet, pardon
Lionel Jospin, qui, par le référendum sur le quinquennat suivi de l’inversion
du calendrier des élections présidentielles et législatives, avait construit le
« piège » tendu à la gauche et à la démocratie, comme l’ont pensé à l’époque et
comme le disent maintenant un Henri Emmanuelli ou un Arnaud Montebourg.
L’
« Europe ».
La force du parallèle ne doit pas occulter les différences.
Certains diraient qu’une différence majeure entre 1958 et 2002 réside dans
l’importance prise par les institutions européennes, par l’existence de l’euro
et le poids de l’Union Européenne. Mais à y regarder de plus prés, on constate
que le coup de 1958 suit de peu la signature du traité de Rome en 1957, lequel
commence à imposer des contraintes financières et monétaires à l’impérialisme
français qui exigeaient justement un régime plus fort pour pouvoir les imposer.
Aujourd’hui, le renforcement de la V° République, sa restauration
dans toute la plénitude de ses attributions, passent par la politique de «
terrain » de M.Raffarin qui reprend les « réformes » commencées par la gauche
en passant à un degré supérieur : « réforme de l’État » et réforme
territoriale, qui enserre les communes dans les communautés de villes et
d’agglomérations et dans les « pays » et opère la dévolution progressive du pouvoir législatif aux oligarchies «
régionales », en sont la clef. Recul
profond du pouvoir des municipalités et privatisation rampante des services
publics sous la forme de la « contractualisation » en sont les deux faces.
Cette politique, appelée à l’avance par L.Jospin le « second souffle de la
décentralisation », combine sans aucune contradiction les traits autoritaires,
bonapartistes, de la V° République, et les traits fédéralistes de l’Union
Européenne. Les deux ne s’opposent pas, ils marchent de pair (comme le montre
la participation active des « souverainistes » qui s’opposent à l’Union
Européenne du point de vue de la
défense de l’État soi-disant « républicain », Pasqua ou Chevènement … à ces
réformes inspirées par la Commission européenne dont ils ne sont pas les
moindres auteurs ). La différence n’est donc pas là.
La
poussée à gauche.
La différence essentielle entre 1958 et 2002 tient bien sûr à la
force du mouvement des masses, des mouvements sociaux et luttes des salariés.
Cette différence s’est exprimée électoralement le 21 avril.
Ce jour là, les candidats des deux partis traditionnels du
mouvement ouvrier, le PS et le PCF, se sont effondrés à respectivement 16% et
3% des voix. Lionel Jospin avait placé sa campagne sous le sceau de sa
déclaration initiale, « Je ne suis pas le
candidat du socialisme », et Robert Hue sous le signe de sa fameuse « mutation » du communisme. Le
socialiste pas socialiste et le communiste mutant ont été rejetés par des
masses d’électeurs socialistes et communistes. Cette orientation provenait
naturellement de la politique gouvernementale, un gouvernement qui depuis 5 ans
cohabitait sous la présidence de Jacques Chirac.
Son désaveu n’a pas provoqué de transferts de voix à droite (et
nous avons abordé ci-dessus la question des quelques voix PCF « passées » à Le
Pen). Numériquement, il s’est traduit dans une abstention majoritaire au niveau
des cités et banlieues ouvrières. Toutes les études ont montré que les
abstentionnistes du 21 avril étaient en majorité « de gauche » et même, que 25%
d’entre eux auraient voté « extrême gauche » s’ils avaient voté. L’extrême
gauche justement, à référence trotskyste, réalisait le total historique de
10,5%. Deux de ses candidats, Arlette Laguiller (5,5%) et Olivier Besancenot
(4,8%) devançaient Robert Hue. Le recul de la première au profit du second
manifestait, de plus, la recherche d’une issue politique possible, O.Besancenot
apparaissant comme plus « crédible » que la répétition certes respectable mais
sans issue du même discours immuable de LO. Enfin, il est évident qu’une bonne
partie des voix qui se sont dispersées sur l’écologiste Mamère, le «
républicain » Chevènement et la candidate du PRG, l’ancienne indépendantiste
guyanaise Taubira, étaient aussi des voix exprimant le rejet de la politique du
gouvernement Jospin et la recherche d’une issue à gauche. Sans compter que ces
sentiments étaient partagés par la plupart de celles et ceux qui ont finalement
voté quand même Jospin ou Hue … Que l’on tourne ou retourne la question comme
on voudra, le vote du 21 avril 2002 a été dominé par une radicalisation à
gauche très forte, mais que le second tour Chirac-Le Pen a permis de masquer
immédiatement.
Ce vote, annoncé lors des municipales du printemps précédent, est
l’aboutissement d’une longue série de ruptures et d’évolutions accumulées
pendant les cinq années de gouvernement de cohabitation Chirac-Jospin.
Professeurs révoltés contre les propos poujadistes du ministre Allègre,
hospitaliers révulsés par ce que l’on appelle « les 35 heures », licenciées de
chez Lu-Danone et ouvriers de chez Michelin, par couches entières la classe des
salariés, de tous ceux qui vivent de leur travail, s’est opposée frontalement à
cette politique. Sa poussée, dispersée, hésitante, tâtonnante, pour s’ouvrir
une issue, n’a jamais été aussi forte dans des élections -mais elle n’a pas
abouti.
Est-elle effacée ? Certainement pas, la classe ouvrière n’est pas
battue et les affrontements principaux sont devant nous. Pour autant, c’est
bien une bataille qu’elle a perdue entre le 21 avril et le 16 juin
2002.
Elle a, en effet, été privée de toute expression politique
indépendante entre les deux tours de la présidentielles. Dés le soir du 21
avril, les dirigeants du PS et du PCF appelaient au vote Chirac et diffusaient
la légende d’une vague lepéniste menaçant de tout renverser. Si les dirigeants
des partis de gauche et des syndicats avaient, ce soir là, déclaré que
l’improbable élection d’un Le Pen verrait tout de suite la grève et les
manifestations la balayer- ce qui est une évidence au vu de la levée en masse
qui s’est produite entre les deux tours- mais qu’elles n’apportaient aucun
soutien à Chirac, alors la fin de la V° République était assurée. Une situation
révolutionnaire s’ouvrait, où l’auto-organisation des jeunes et des salariés se
combinait à l’ouverture d’un processus constituant. C’est justement pour qu’il
n’en soit pas ainsi, dans la logique de toute leur politique précédente, que
ces dirigeants ont choisi de soutenir Chirac et de placer la masse des
travailleurs et des jeunes dans une situation impossible.
Notons que le refus d’appeler au vote Chirac de certaines
organisations, s’il doit être salué, a été effectué dans des conditions telles
qu’il ne pouvait pas aider à clarifier la situation. FO s’en est tenue à l’ «
indépendance syndicale » sans ouvrir aucune alternative et en refusant, dans
beaucoup de localités, de participer aux manifestations du 1° mai, laissant
ainsi les masses, toutes seules, face aux dirigeants « chiraquiens » de ces
manifestations. Le PT a activement joué, dans FO, pour empêcher les syndicats
d’aller avec les masses le 1° mai et a ainsi protégé les appareils pro-Chirac ;
cette organisation n’a pas appelé à voter Chirac, mais exactement comme elle
n’aurait pas appelé à voter Jospin en cas de second tour Chirac-Jospin,
manifestant une profonde indifférence envers les mouvements réels de la classe. LO a pris une posture
dénonciatrice agressive qui a contribué à l’isoler, ce qui était peut-être le
but recherché, d’ailleurs.
Aucune force organisée au plan national ne s’est
efforcée d’expliquer patiemment ce qui se passait, de dénoncer le coup d’État
bonapartiste en train de se produire et donc d’ouvrir une perspective politique
commençant par le refus de l’opération en cours : ni Chirac ni Le Pen le 5 mai,
majorité à gauche aux législatives, contre la volonté des dirigeants de la
gauche eux-mêmes, pour chasser Chirac et contre toute cohabitation, et
renversement de la V° République, élection d’une Constituante sur la base de ce
mouvement réel (et non dans l’abstraction totale des mots d’ordre du PT qui,
avant comme après les élections, refuse tout combat pour chasser Chirac).
L’absence de perspective politique, la « gauche unie » succédant à
la « gauche plurielle » n’ayant rien d’autre à offrir qu’une seconde
cohabitation et aucun des trois partis d’extrême gauche présents au premier
tour (LO, LCR et PT) ne fixant le but de chasser Chirac et n’expliquant la
réalité de ce qui se passait, la majeure partie de l’électorat de tradition
ouvrière a estimé que les élections législatives étaient sans enjeu. Dans le
même mouvement, ceux qui ont voté sont revenus massivement à un vote PS pour
limiter les dégâts. Le niveau historique des abstentions aux législatives dans
ces conditions ne traduit pas, à la différence du 21 avril, un progrès dans la
radicalisation ouvrière ou une rupture avec le PS et le PCF porteuse de la
recherche d’une autre perspective. Les électeurs d’extrême gauche du 21 avril
se répartissent d’ailleurs entre abstention et vote PS aux législatives.
Ce niveau d’abstention traduit donc la défaite politique et
institutionnelle subie par la classe au lendemain du 21 avril, l’absence de
perspective politique (et il est pour partie, surtout dans la jeunesse, le fait
d’électeurs désorientés à la suite de leur vote en faveur de Jacques Chirac le
5 mai).
Toute négation de cette défaite reviendrait à dire que la
réélection de Chirac à 82% et le fait d’avoir eu un second tour Chirac-Le Pen,
sans que cette situation ne soit déjouée par les travailleurs en mettant fin à
la V° République, procéderaient mécaniquement de la rupture des travailleurs
avec le PS et le PCF et seraient donc, puisque cette rupture est supposée par
elle-même être une bonne chose, une bonne chose elle aussi !
Mais la rupture entre les travailleurs et leurs vieilles
organisations n’est une « bonne chose » que dans la mesure où elle constitue
un pas vers une issue, vers une
alternative, vers une organisation démocratique représentative des
travailleurs, vers un parti révolutionnaire.
Cette rupture, répétons-le, ou plutôt cette recherche collective,
massive et majoritaire, d’une issue politique, n’a aucune responsabilité dans
ce qui s’est passé. Jospin est passé derrière Le Pen au premier tour à cause de
sa propre politique, et ce sont les organisations qui ont fait le jeu de Chirac
-et donc de Le Pen- à la suite de ce résultat. Mais les conséquences qui
s’ensuivent sont moins favorables à la poursuite et à la réussite de la
recherche d’une issue politique. Seul un irresponsable peut trouver des bons
côtés à la victoire politique de Chirac, de Raffarin, de l’UMP flanqués de Le
Pen et du FN.
La marche à la crise de régime, à la crise sociale, à la crise
révolutionnaire, en France n’est pas un long fleuve tranquille et ne peut
suivre une progression linéaire. Toute analyse prétendant s’y préparer et y
préparer les masses en disant que le score de Chirac le 5 mai puis de l’UMP
sont des « détails » sans importance, que la radicalisation monte et monte,
sont des analyses néfastes qui génèrent l’impuissance et l’illusion.
Mais d’un autre côté, en 1958 le niveau des grèves était affaibli
pour longtemps et la vie syndicale atone. En 2002 tout le monde sait que c’est,
dés cet automne, que les choses vont commencer à se jouer réellement dans l’application
des « réformes » et dans les grèves, et que la place des organisations
syndicales, que le gouvernement Raffarin appelle au « dialogue social », sera
une question centrale. Raison de plus pour ne pas faire l’impasse sur les
responsabilités et le bilan des uns et des autres afin de dégager les
perspectives de débouché politique indispensables aux prochains affrontements.
Le
niveau de manipulation.
Avant d’en venir à la question des responsabilités, il n’est pas
sans intérêt de souligner une dernière différence entre 1958 et 2002 : le degré
de manipulation, d’orchestration, est sans doute beaucoup plus fort en 2002. En
1958, le coup du 13 mai n’était pas prévu, du moins pas si tôt, et De Gaulle a
du gérer les difficultés dues au fait que l’ « appel » à lui lancé prenait
appui sur un coup de force et sur les masses pieds-noirs. Avec l’appui des
partis de gauche, il a pu faire face.
Sur 2002, nous ne saurons tout que plus tard et il convient de se
garder de toute interprétation purement policière de l’histoire. Cela étant
dit, les déclarations de Le Pen selon lesquelles Chirac et Pasqua se seraient
entendus pour que ce dernier n’utilise pas ses signatures de maires et ne se
présente pas à l’élection présidentielle, afin que le score de Le Pen aille
vers les 17% ce qui exigeait que ni Pasqua ni De Villiers ne soient en lice,
méritent d’être prises en considération. Les contacts entre la droite et le FN,
et particulièrement entre Chirac et Le Pen, ne sont pas chose nouvelle. Il en a
été question durant la campagne et Chirac n’est probablement pas étranger à la
promotion initiale du FN organisée lors des municipales de Dreux, en 1983.
Quand nous disons que le FN est une « institution de la V° République » de
secours, peut-être ne croyons nous nous-même pas si bien dire …
Les
responsabilités.
Les résultats du 21 avril 2002 sont l’aboutissement des cinq
années de gouvernement Jospin de « gauche plurielle » sous la présidence de
J.Chirac. Cette évidence incontestable est douloureuse pour ceux des militants
de gauche qui pensaient (ou qui voulaient se faire croire) que ce gouvernement
avait un bon bilan à présenter. Ils s’accordent en général pour dire que le
vote et le non-vote pour Jospin, ou pour Hue, ne se sont pas fait sur le «
projet » mais sur le « bilan ». C’est là accorder qu’en fait de projet, il n’y
avait rien, ce qui est déjà un drôle de bilan !
Effectivement, le vote s’est fait sur le bilan. La gauche au
pouvoir avait justement l’impression d’avoir réussi, puisque ce gouvernement
avait tenu 5 longues années, plus que tout autre gouvernement de gauche dans le
passé en France. Plus dure en a été la chute. L’habileté, la « méthode Jospin »
comme on disait en ces temps lointains, ont méthodiquement construit … le
résultat du 21 avril. Refaisons donc le parcours de ces cinq années.
Le
cadre de la politique du gouvernement Jospin.
La défaite de Chirac en juin 1997, du point de vue des
institutions, semblait sans appel : avoir sa propre majorité défaite suite à
une dissolution, c’était un plébiscite à l’envers. De Gaulle aurait
démissionné, comme fut seul à le dire … Le Pen. Mais si Chirac avait pris ce
risque, c’était en connaissance de cause. Le gouvernement Juppé était resté KO
debout depuis les grandes grèves de l’hiver 1995. Cette impuissance ne pouvait
continuer. Dissoudre, c’était bien prendre le risque calculé de remettre le
pouvoir gouvernemental à la gauche, en sachant pertinemment ce que celle-ci
allait en faire.
Tout fut mis au point clairement dans les premières semaines. Les
héritiers de Lionel Jospin expliquent aujourd’hui qu’ils n’ont pas trahi de
promesses sociales, puisqu’ils n’en avaient pratiquement pas faites (à la
différence de Mitterrand en 1981). Jospin avait tout de même promis qu’il ne
ratifierait pas le traité européen d’Amsterdam, suite du traité de Maastricht
qui donnait le cadre des politiques budgétaires des principaux gouvernements
européens. Son tout premier acte politique fut de le ratifier, avant même son
discours de politique générale à l’Assemblée. Les responsables politiques des
partis de la gauche plurielle expliquèrent que c’était ça ou le choix de la
crise immédiate avec Chirac. Certes. Ratifier Amsterdam, c’était donc choisir
Chirac et une politique de contre-réforme.
Celle-ci fut affirmée rapidement, dans une unanimité
gouvernementale où se distingua ce pilier que sera pour lui, jusqu’à la fin, le
« communiste » Jean-Claude Gayssot, en matière de privatisations de services
publics. Fermeture de Renault-Vilvoorde, déclarations anti-enseignants du
ministre Allègre lors de la rentrée scolaire, organisation sur fonds public des
« Journées Mondiales de la Jeunesse » catholique, refus de régulariser les
sans-papiers, colloque de Villepinte sur la « sécurité » dans lequel la gauche
officialisait son adhésion à la politique de répression des classes dangereuses
… C’était presque trop d’emblée, et l’inquiétude d’une alerte sociale, comme
lors des mouvements de chômeurs à Noël 1997, fut tout de suite présente chez
les chefs de cette « gauche ».
Lionel Jospin a alors pris une initiative importante, le 10
octobre 1997 : annoncer qu’il y aurait bien réduction légale de la durée
hebdomadaire du travail à 35 heures. Tout de suite, cette déclaration
produisait une tempête à droite et de la part du patronat, et une
réorganisation de la centrale des patrons, le CNPF, dont le chef Jean Gandois
démissionnait en annonçant qu’un « tueur
» devait lui succéder, qui fut le baron De Seillères, lequel changea le
CNPF en MEDEF. Le MEDEF devait se poser en principal adversaire politique de
droite du gouvernement, y compris, voire surtout, au plan idéologique.
Ce fut en fait un théâtre d’ombres qui devait permettre au
gouvernement d’appliquer une politique favorable au patronat. Mais la colère de
celui-ci n’était pas feinte, car le principe des 35 heures hebdomadaires
n’aurait pas dû, si tout avait été conforme à la « logique », être reconnu par
le Premier ministre. Il résultait en fait du rapport de force issu des grèves
de décembre 1995 et Lionel Jospin avait estimé cette « concession » indispensable
à sa politique, dans l’intérêt même de son contenu pro-patronal.
A l’ombre de l’article 1 de la loi Aubry -le principe des 35
heures hebdomadaires soutenu par la masse des travailleurs-et de la « grande
colère » du patronat, fut mis en œuvre
le reste de la loi -la flexibilité, l’annualisation, l’éclatement du temps de
travail … au moyen du principe du « donnant-donnant » : pour « l’emploi », les
travailleurs et leurs syndicats devaient, entreprises par entreprises, accorder
des contreparties à l’application des 35 heures. Globalement le patronat fut
gagnant : hausse de la productivité, intensification du travail, « modération
salariale » et souvent, sous couvert de réduction du temps théorique de
travail, emprise approfondie sur la totalité du temps de vie des travailleurs.
Mais la diversité des situations, certains secteurs obtenant des progrès
relatifs, -dans la mesure où les confédérations ont accepté, et ont organisé
avec le patronat, la négociation branche par branche et si possible entreprise
par entreprise- n’a pas permis une réaction d’ensemble.
Malgré son article 1, la loi Aubry a donc donné le cadre de la
politique pro-patronale du gouvernement Jospin : casser le code du travail et
faire monter le taux d’exploitation dans le secteur privé.
Les deux autres axes de l’action que « les entreprises » exigent
des gouvernements de droite ou de gauche concernent la Fonction publique et la
Sécurité sociale.
En ce qui concerne cette dernière, la patate était encore chaude
suite aux grèves de 95 et le cadre légal de la destruction de la Sécu, le plan
Juppé, était en place ; Jospin a donc différé la suite de l’offensive, sur les
retraites, préférant mettre d’abord en œuvre les deux autres axes : loi Aubry
et Fonction publique.
Contre la Fonction publique, il ne s’agit pas seulement de
privatiser, mais de modifier en profondeur son fonctionnement pour la soumettre
localement au patronat et délester l’État central et le budget national de son
poids. Ce qui, en France, suppose de s’attaquer aux structures constitutionnelles
et légales de l’État. Vaste et périlleux projet, appelé « réforme de l’État »,
que le ministre Allègre, ami de Jospin qui connaît bien son caractère de
poujadiste énervé, devait amorcer, en poisson pilote, dans le secteur clef de
l’école, en engageant une offensive frontale contre les enseignants du second
degré, isolés politiquement par toutes les forces de la gauche plurielle. A
l’intersection des attaques contre la Fonction publique et contre le niveau des
salaires et les conditions de travail et d’emploi de l’ensemble des
travailleurs, étaient mis en place les « emplois-jeunes », emplois sous-payés
et sous-qualifiés pour jeunes diplômés conçus dans la Fonction publique comme
un cheval de Troie contre le statut des fonctionnaires, pour ouvrir la voie au
recrutement local. Alors même que le patronat tonnait contre « les 35 heures »,
la droite votait pour les emplois-jeunes à l’Assemblée nationale …
De
l’automne 97 au printemps 2000.
Globalement, cette politique a fonctionné, s’est appliquée, avec
habileté, persévérance et continuité, sans graves secousses jusqu’au printemps
2000. Non pas qu’il ne se soit rien passé durant cette période, mais le jeu a
fonctionné. Les affrontements frontaux entre des secteurs du salariat et de la
jeunesse et le gouvernement ont été limités à l’Éducation nationale : élèves
des IUT et lycéens de Guyane dés le début de l’année 1998, puis le grand
mouvement de Seine-Saint-Denis, puis la vague de grèves lycéennes de l’automne
1998. Celle-ci a menacé sérieusement le gouvernement, d’autant plus qu’elle
s’appuyait sur la colère des profs, mais l’absence de toute direction
représentant réellement les jeunes a permis aux médias d’autoproclamer «
leaders du mouvement » les soutiens du gouvernement, qui ont empêché la jonction
avec le mouvement montant des profs de se réaliser à l’échelle du pays.
Ce mouvement de la jeunesse a été une étape importante : une
génération d’organisateurs, notamment des jeunes filles, a commencé à
s’affirmer, mais ce processus fut stoppé net. Ce qui n’a pas été sans
conséquences. D’une part, pour commencer par l’accessoire, en ce qui concerne
les principaux auteurs de la manipulation : la Gauche socialiste, effrayée de
représenter une opposition à la politique gouvernementale dans le parti socialiste,
a choisi de sauver le ministre Allègre et de soutenir toute cette politique en
postulant à entrer dans les ministères. Et, pour en venir au plus grave, mais
dont la responsabilité politique est lourde : ce mouvement fut, jusqu’en 2002,
le dernier grand mouvement dans la jeunesse, et il s’est terminé sans issue. Ce
qui n’est nullement sans relation avec la montée de la violence, le climat
d’énervement, la dégradation des conditions d’étude et la baisse des résultats
scolaires que l’on observe de manière aggravée depuis ces années.
Au printemps 1999, les professeurs de lycée avaient imposé à leurs
syndicats, le SNES-FSU principalement, une manifestation centrale contre
Allègre qui révélait à la fois la profondeur absolue de la coupure, de la
rupture politique entre ce secteur du salariat, base traditionnelle du PS et du
PCF, et le gouvernement, et l’isolement relatif qui le cernait encore.
Mouvement alors ascendant qui fut stoppé net par la guerre du Kosovo.
Avant d’en venir à celle-ci, il nous faut noter que la
restructuration de la droite a paru, pendant toute cette période, marquer le
pas. Seul le MEDEF faisait vraiment entendre sa voix. Chirac laissait gouverner
tranquillement Jospin, au risque de s’effacer, lui, dangereusement, et d’être
la cible d’affaires financières et maffieuses abondamment nourries par toute sa
carrière. L’explication de la sortie de telles affaires, c’est le manque de
confiance dans la bourgeoisie envers Chirac -non pas un manque de confiance
personnelle, bien sûr, mais la crainte qu’il soit politiquement trop usé pour
pouvoir encore jouer le rôle du « Bonaparte », du président de la V°
République. Manque de confiance mais en même temps crainte de déstabiliser le
régime en affaiblissant par trop son pilier central, ce que traduit
l’institution judiciaire : on lance des enquêtes contre lui mais sans jamais
aller jusqu’au bout. Chirac prévoyant a passé, début 1998, un accord avec
Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel, pour légaliser son «
intouchabilité ».
La crise de la droite se traduisait, électoralement, dans la
montée du FN aux élections régionales du printemps 1998, qui amenait de
nombreux exécutifs régionaux UDF à passer des accords majoritaires avec lui,
produisant par ricochet une scission de l’UDF : Démocratie Libérale, le parti
de l’actuel Premier ministre Raffarin, prenant son autonomie précisément sur ce
point, pouvoir passer alliance avec le FN …
Cependant, ces turbulences suscitées par le FN tombaient mal.
Elles risquaient de produire des mobilisations dans la jeunesse et le salariat
-rappelons que le mouvement de Seine-Saint-Denis s’est en partie greffé sur des
manifs lycéennes « anti-FN » produites par les régionales. Elles mettaient la
droite un peu plus en crise et, au moment où Allègre s’engageait vers la
régionalisation de l’enseignement secondaire, elles montraient un peu trop ce
que cela pouvait vouloir dire. La scission du FN entre lepénistes et
mégretistes dont nous avons parlée fut donc, en fait, le résultat immédiat de
ce scrutin régional. De manière erronée, elle fut pour toutes les autres forces
politiques jusqu’à l’extrême gauche comprise une divine surprise qui paraissait
effacer le problème Le Pen alors que ses causes -à commencer par la politique
du gouvernement- demeuraient.
Sans développer dans le cadre de cette brochure la nature de la
guerre du Kosovo et les raisons pour lesquelles, en France, la mobilisation
contre elle fut faible, notons qu’elle a momentanément pesé par le climat
d’union sacrée qui sévit dans ces cas là. Les élections européennes tombaient
juste à ce moment là. Ce que l’on sentait germer dans les couches militantes et
dans le secteur de l’enseignement, ne s’est pas encore traduit à grande échelle
dans ces élections, qui semblèrent donc, faussement, conforter les partisans du
gouvernement. Répétons-le, la politique gouvernementale a globalement
fonctionné avec efficacité jusqu’au printemps 2000, assurant par là même la
réussite française envers les critères des traités européens et le passage à
l’euro au 1° janvier 2002.
La
déchirure.
C’est cette réussite même qui porte en elle cette déchirure qui a
pris le temps de mûrir, entre la majorité des couches ouvrières et populaires
et la gauche traditionnelle, cette ouverture d’une brèche sur la gauche qui ne
s’était pas produite pendant les années Mitterrand et que la « méthode Jospin »
et sa durabilité satisfaite d’elle-même croyaient avoir conjuré à jamais.
Car, officiellement, la France va de mieux en mieux de 1997 à la
fin, en gros, de l’année 2000. Le chômage diminue : trucage des chiffres mais
réelle reprise économique cyclique en 1997-1998, puis, après l’alerte
financière mondiale de l’été 98, nouveau boom financier dit «de la nouvelle
économie » qui contenait en lui la crise actuelle, forment la toile de fond d’une
apparente période d’amélioration de l’emploi, et parfois des salaires,
renforcée en principe par les 35 heures et les emplois-jeunes.
En réalité, en profondeur, c’est la précarité qui a explosé. Avec
la formation de poches de misère, dans les banlieues, dans certaines zones
rurales, dans certains bassins d’emplois. Et le sentiment de révolte devant le
discours officiel autosatisfait. Révolte par exemple des femmes travailleuses,
à Moulinex ou Célatex, exploitées puis jetées à la rue, devant le discours
suffisant d’un gouvernement « féministe ». Sentiment qui pousse à la fois les
couches encore combattives vers la recherche d’un débouché politique réellement
à gauche -même si le mot « gauche », sur lequel il y aurait beaucoup à dire,
n’est pas toujours employé par les personnes concernées-, d’une part ; et qui,
d’autre part, amène les couches les plus arriérées, déboussolées ou racistes, à
maintenir le choix du vote Le Pen, plus intériorisé et solide qu’auparavant
puisque le vieux chef avait apparemment disparu de l’horizon en dehors de ses
ennuis judiciaires coutumiers.
Entre la vitrine, la conviction des sommets, et encore en partie
les résultats électoraux eux-mêmes, et le mouvement des profondeurs, le gouffre
était béant. Il fut entrevu à l’improviste à la suite d’une phrase de Lionel
Jospin commentant -soutenant, devrait-on dire- le plan de 7500 licenciements en
Europe annoncé par la firme Michelin à la rentrée 99 : « L’État ne peut pas tout ». Soudain, le sol parût se dérober sous
les pieds des ténors de la « gauche plurielle ». Juste au même moment, un
syndicaliste paysan emprisonné pour avoir exprimé le ras-le-bol des petits
producteurs en démontant un Mac-Donald’s, se transformait en figure populaire.
Qu’on ne s’y trompe pas, l’engouement pour José Bové ne fut pas médiatique au
départ, ce fut une lame de fond populaire.
Sur ces symptômes de la rentrée 99, prenait son élan une vaste
remontée de la courbe des grèves. Des grèves par centaines, surtout dans de
petites entreprises, pour les salaires, le temps de travail, contre la
flexibilité et la précarité, pour la sécurité et la dignité aussi. Parfois des
grèves de jeunes précaires, comme les opérateurs des usines SMART à Hombach en
Moselle, et plus tard les employés des Mac-Donald’s, le phare de l’emploi
précaire des jeunes, habillé en modernité. Le ressort gouvernemental, sans
qu’il se soit rien passé de vraiment sérieux encore, semblait cassé ;
Strauss-Kahn, « DSK », devait démissionner par précaution devant les
inculpations liées au scandale de la MNEF, et aussi sans doute comme l’a montré
la suite, pour éviter d’avoir sa carrière véritablement ruinée par une
confrontation directe avec la grève des agents des impôts.
Car en même temps que les nuages s’amoncelaient, le gouvernement
pressait le pas pour la réforme de l’État. Dans l’Éducation nationale mais
aussi aux Finances. Il ne voulut pas voir la montée des luttes locales contre
les mesures de carte scolaire, la jonction en train de se faire entre
enseignants et parents d’élèves que l’on avait voulu opposer. Simultanément,
les agents des impôts partaient en grève illimitée et l’ensemble de l’Éducation
nationale, de la maternelle au lycée, débordant de la colère accumulée depuis
trois ans, explosait. L’isolement des profs était brisé, la crise devenait
politique et d’ailleurs Chirac, sentant le vent, y avait contribué en
commençant à embêter Jospin, son fidèle (Affaire des « pierres de Bir-Zeit »).
La liquidation d’Allègre et des deux autres ministres directement
compromis par la réforme de l’État, aux Finances et à la Fonction publique,
solda la crise sans réparer la déchirure. Le second gouvernement Jospin allait
être dominé par le ministre des Finances, Laurent Fabius -symbole important à
la fois de l’affaiblissement de son vieil ennemi Jospin et de la volonté de
celui-ci de maintenir coûte que coûte le cap à droite. Ayant dû reculer devant
la menace à terme d’une grève générale des fonctionnaires, première
confrontation à cette échelle en France entre la gauche au pouvoir et le
salariat, Jospin sembla reprendre l’initiative sur le terrain institutionnel,
toujours dans la perspective de la « réforme de l’État ».
Sur ce plan, il posa des jalons importants pour la droite : le
quinquennat, adopté par un référendum à l’appel conjoint de M.M. Chirac et Jospin,
malgré une abstention et un désintérêt abyssaux ; l’inversion du calendrier
entre présidentielles et législatives, complément logique du quinquennat pour
tenter d’assurer que la majorité parlementaire soit toujours à la botte de
l’exécutif ; et le nouveau statut corse avec son « pouvoir législatif encadré
», ballon d’essai de la dislocation de l’égalité des citoyens devant la loi et
des services publics, telles furent les « novations » jospiniennes de l’année
2000, qui forment maintenant le point d’appui de M.Raffarin dans son offensive
de « modernisation de l’État ».
Comme on le sait, la question corse provoqua la démission du
ministre de l’Intérieur, J.P. Chevènement, qui suscita un large courant de
sympathie dans la mesure où l’opinion de gauche pouvait penser qu’il défendait
les services publics, l’égalité devant la loi ou la laïcité. Comme il défend en
réalité les prérogatives de l’appareil d’État et l’ombre de la puissance de
l’impérialisme français, et que, conséquent, il ne s’en est pas caché en recherchant
l’alliance avec les secteurs correspondant de la droite sur ces sujets, il a
connu l’insuccès que l’on sait aux élections de 2002.
Quinquennat, calendrier, Corse : ces mesures institutionnelles
anticipaient sur l’avenir (le retour de la droite) et touchaient à «
l’enveloppe » de l’État, mais le gouvernement arrivait de plus en plus mal à «
réformer » en profondeur la société, se heurtant de plus en plus à l’opposition
résolue des travailleurs, dans tous les secteurs. Quelle qu’ait été la conscience
qu’ils en ont eu, le rôle de Lionel Jospin et des chefs de la « gauche
plurielle », ayant fait leur temps, n’était plus que de tenir jusqu’aux
échéances de l’année 2002 en donnant à la droite le temps de se recomposer pour
y faire face.
A vrai dire, la recomposition de la droite ne s’est réalisée que
dans et par le coup d’État « républicain » des élections présidentielles et
reste encore fragile, pouvant être remise en cause toute entière par la lutte
des classes. Mais elle a commencé aux municipales du printemps 2001, qui ont vu
à la fois la droite, et donc Chirac personnellement, perdre Paris (et perdre y
compris la confiance d’une grande partie de la bourgeoisie parisienne qui vote
PS ou Vert), et gagner ou regagner des dizaines de municipalités avec une
génération de responsables locaux arrogants, mais habiles, formés par
l’adversité des défaites sociale de 1995 et électorale de 1997 : ceux qui
constituent ce que l’on appelle maintenant la « génération Raffarin » ou «
génération terrain ».
Parallèlement, ces mêmes élections municipales ont vu cette fois
ci ce que le 21 avril a confirmé et amplifié : un abstentionnisme ouvrier
majoritaire à gauche et la recherche d’une issue politique plus ou moins bien
exprimée dans des votes pour l’extrême gauche, pour les écologistes, pour les «
Motivé(e)s », etc.
A ce stade, la seule voie permettant à la gauche française de se
sauver aurait été de s’opposer au gouvernement et à Chirac. Un tel retournement
était improbable, mais la pression résultant de cette réalité s’est néanmoins
exprimée. Au plan social, la question s’est posée aux députés, elle leur a été
posée par la manifestation du 9 juin appelée, sans les confédérations, par
l’Intersyndicale de Lu-Danone. Au plan institutionnel et juridique, elle a été
soulevée par la proposition Montebourg de mise en accusation du président, qui
non seulement visait juste, mais visait au bon moment : quand se jouait le fait
que Chirac soit ou non en mesure d’être candidat à sa succession. Une mise en
accusation de Chirac par la majorité élue en juin 1997 aurait cassé la
dynamique de réorganisation de la droite sous son égide, encore très fragile et
incertaine. Dans un cas comme dans l’autre, sauf quelques honorables
exceptions, prévalut parmi les députés la discipline partidaire et l’allégeance
à l’exécutif.
La suite, nous l’avons déjà racontée au début de cette brochure.
Les
conséquences sur le PCF, les syndicats et le PS.
Ces cinq années n’ont pas été sans conséquences sur les
organisations du mouvement ouvrier français.
Le PCF est laminé. Ne le négligeons pas, son rôle a été central,
déterminant ; c’est bien de cela qu’il a souffert. De sa lente décomposition,
il n’est sorti, au plan national, aucune force porteuse d’espoir, malgré les
ressources de dévouement des militants. Les présidentielles l’ont porté à un
niveau d’effondrement d’où la sortie ne semble plus possible -en tous cas une
sortie par le haut...
Les « années Jospin » ont affaibli un peu plus le syndicalisme
français. Le cadeau d’adieu du ministère du Travail de son gouvernement va
d’ailleurs se révéler cet automne dans la gabegie organisée des inscriptions et
de l’information pour les élections prud'homales. La CFDT est devenue la
première centrale par le nombre d’adhérents, ayant notamment profité du mandatement
instauré par la loi Aubry dans les petites entreprises, mais continue à reculer
dans la Fonction publique. La remontée des grèves dans le privé et la recherche
nouvelle manifestée par les jeunes précaires produisent une remontée relative
de la syndicalisation dans les trois confédérations, mais qui reste limitée au
regard de la masse des salariés. Comme la CFDT, CGT et FO ont participé à
l’application des lois Aubry, la CGT apparaissant comme dépourvue d’orientation
et de plus en plus liée à la direction du PS, toutes choses qui la mettent en
porte-à-faux avec ses propres traditions. L’unité syndicale n’a pas progressé.
Concentré principalement dans la Fonction publique, la multiplication de
syndicats autonomes, qui ne réduit pas aux syndicats « SUD », s’est poursuivie.
Le phénomène « SUD », très médiatique, que ses protagonistes prennent pour
l’avant-garde des luttes, n’est qu’un symptôme limité, en rien une issue.
L’issue syndicale ? Les problèmes posés à la société sont
politiques et même, en grande partie, institutionnels : ce sont la démocratie,
la nature de l’État qui sont en cause. Le combat uni et indépendant des
syndicats n’en porte pas la solution mais il pourrait puissamment y contribuer,
en mettant de la vapeur dans le piston, sur son propre plan. Cette voie a été
trouvée toute seule, par l’Intersyndicale de Lu-Danone. Elle passe par
l’organisation par eux-mêmes de la masse dés lors qu’elle veut prendre son
destin en main. C’est ce à quoi pousse toute la crise sociale.
Le parti socialiste reste au centre des questions à résoudre. Pour
toute une série de militants, il ne fait plus partie du mouvement ouvrier. Nul
ne songe, pas plus ici qu’ailleurs, à vouloir faire passer ses principaux
dirigeants, un DSK, un Strauss-Kahn ou un Hollande, pour de valeureux
combattants du prolétariat. La question est ailleurs : c’est lorsqu’il semble
se transformer enfin en un parti démocrate à l’américaine, ou un parti
démocrate-chrétien à l’allemande, ou un objet politique non identifié, en tous
cas en un parti sans liens historiques, organiques, sentimentaux, avec la lutte
sociale et la lutte pour le socialisme, que le PS s’effondre. Et c’est quand il
apparaît, non pas comme le parti de la révolution, mais simplement comme le
barrage à la droite, qu’il remonte. Ce qui veut dire que son électorat, dont le
fait qu’il comprenne plus de cols blancs que de cols bleus ne signifie pas
qu’il ne s’agisse pas de gens qui travaillent et créent pour vivre, le traite
comme un « parti du mouvement ouvrier ».
La base du PS est beaucoup plus à gauche que ses dirigeants,
disait un expert, Jacques Delors. Nous avons fait allusion dans ces lignes au
rôle particulier joué par la Gauche socialiste, opposition officielle dans le
PS et principal obstacle, de fait, à la formation d’une véritable opposition de
gauche à la politique gouvernementale en son sein. A la longue, malgré l’exode
des militants, deux autres phénomènes politiques ont traduit dans ses rangs
soit un début d’opposition, soit la recherche d’une issue politique : le courant
Démocratie et Égalité d’Henri Emmanuelli et les initiatives du député
A.Montebourg contre Chirac et sur la question des institutions -l’un et l’autre
sont d’ailleurs parmi les rescapés réélus honorablement.
Seulement, la continuité revendiquée avec la politique du
gouvernement Jospin, qui a déjà interdit au PS d’avancer une alternative à la «
cohabitation » lors des législatives, lui interdit de s’opposer réellement au
gouvernement Raffarin. On l’a vu sur les lois sécuritaires, on risque de le
voir sur l’offensive de régionalisation à tout crin, sur laquelle François
Hollande a déjà déclaré que le Premier ministre avait raison (mais qu’avec la
gauche il y aurait en plus des péréquations entre régions …). Même si un Julien
Dray assume quant à lui jusqu’au bout cette dérive à droite (produisant le
début d’éclatement de la Gauche socialiste), elle est mortelle pour le PS.
Faire la « blairisation » avec Fabius ou DSK dans les conditions
présentes, où Raffarin-Thatcher n’a encore gagné aucune bataille sociale sérieuse,
c’est détruire purement et simplement le PS. S’opposer sérieusement, c’est plus
qu’un « virage à gauche », c’est mettre en cause la politique sociale passée et
les institutions présentes. Dans cet étau le PS est pris, mais des forces
militantes socialistes importantes peuvent encore émerger.
L’épreuve
du feu.
Le
score des « trotskystes ».
Le score de l’extrême gauche le 21 avril a une forte
signification, et a placé ses bénéficiaires, eux aussi, eux surtout, devant des
responsabilités.
Au-delà du fait que le tapage sur Le Pen a immédiatement permis
d’occulter ce score et de n’en point trop parler, des commentaires se font jour
pour en minimiser la portée. Certains disent que c’est un vote provisoire pour
manifester un mécontentement ne traduisant pas d’attachement à l’orientation
politique dont paraissent porteurs les candidats. Seulement, ce provisoire dure
: c’est depuis 1995 que cette montée progressive du vote d’extrême gauche est
sensible, et elle a fait un bond ce 21 avril. En outre, ce provisoire n’est pas
isolé : il accompagne la vague abstentionniste et l’état d’esprit massif,
inaudible seulement à qui ne veut pas entendre, dans le « peuple de gauche » et
parmi les ouvriers, les chômeurs, les jeunes.
Que les électeurs des partis d’extrême gauche n’ait pas passé avec
ces partis, dans leur écrasante majorité, cette espèce de contrat moral
historique qui a existé entre des millions de femmes et d’hommes et les partis
socialiste et communiste, que même la plupart d’entre eux connaissent assez mal
ces trois partis, c’est là une évidence qui ne saurait minimiser la portée de
leur vote, et qui en un sens la renforce même, car il a lieu en dépit de tout
cela.
On dit aussi que ce « vote pour des révolutionnaires » traduit des
sentiments en réalité réformistes. Mais si être réformiste c’est rejeter les
licenciements boursiers et vouloir contrôler les licenciements en général,
c’est refuser à ses enfants un avenir de précarité sur une planète barbare et
polluée, c’est vouloir des services publics forts, laïques et de qualité, alors
voilà qui est avouer qu’un tel réformisme a été abandonné par les réformistes
en titre, et voilà qui est fort … révolutionnaire !
Car les révolutions ne sont pas faites par les révolutionnaires,
n’en déplaise au Che Guevara. Ni par des minorités. Elles sont faites par des
majorités sociales pour défendre des droits acquis, pour défendre la société et
la civilisation.
On dit encore que les votes pour telle ou telle composante de
cette extrême gauche sont en réalité hétérogènes. Des ouvriers, des petites
gens, des chômeurs se retrouveraient dans le discours classe contre classe sans
aucune recherche d’une issue politique d’Arlette Laguiller, des jeunes salariés
et des étudiants dans le côté branché et « anti-mondialisation » de Besancenot,
quant à Gluckstein qui n’a, d’ailleurs, ni cherché à faire un score, ni ne
s’est revendiqué lui-même de l’extrême gauche, sa défense des acquis sociaux
teintée de jacobinisme n’aurait guère fait recette.
Mais, à supposer qu’il soit vrai que les votes pour ces trois
candidats soient aussi différents dans leurs motivations et dans leur
composition sociologique, on pourrait tout aussi bien voir une force
potentielle considérable justement dans cette diversité, et dans l’unité de
cette diversité que résume ce fait : 10,5% de l’électorat, trois millions
d’électeurs, dans une présidentielle française, choisissent de voter pour des
candidats étiquetés comme « trotskystes ».
Le commun des mortels ignore l’histoire complexe du trotskysme et
l’affluence d’ouvrages sur ce sujet qui accompagna les présidentielles n’avait
rien pour l’éclairer. Néanmoins le commun des mortels a très bien compris
l’essentiel : « trotskystes » cela renvoie à Trotsky, le symbole et de la
Révolution, et du refus de la dégénérescence de la révolution, le stalinisme ;
et le symbole de ce que l’idée communiste et l’idée socialiste ne sont mortes
ni avec la chute du Mur de Berlin, ni avec l’abandon de toute vraie réforme par
la social-démocratie au pouvoir. Le commun des mortels a compris qu’il faut
additionner les voix des trois candidats considérés comme « trotskystes » même
si eux ne l’ont pas compris et croient avoir des histoires, des traditions, des
cultures, un passé politique opposés les uns aux autres.
Au même moment, en Argentine, après avoir atteint 7% aux élections
et beaucoup plus dans certains quartiers de Buenos Aires, des « trotskystes »
-pas exactement les mêmes qu’en France, répartis en pas moins de 5 courants
principaux- se trouvent représenter dans ce pays tout ce que l’on appelle la «
gauche » et se trouvent au centre de l’action, de la révolte, des piquets
routiers, des comités populaires, des conseils de voisins : de la révolution.
Au même moment. Fortuite, une telle coïncidence ?
Prendre
ses responsabilités ? Mais vous n’y pensez pas !
10,5%. A ce stade, on doit affirmer une volonté démocratique, non
par ambition, mais par devoir : celle de postuler au pouvoir, comme
alternative.
Jamais une telle idée n’a effleuré Arlette Laguiller et les
dirigeants de Lutte Ouvrière. Pour eux, l’éventualité de la création d’un
nouveau parti pour les travailleurs aurait été envisageable si et seulement si
leur candidate avait doublé son nombre de voix de 1995, disaient-ils. Le reste
de l’électorat formant à leurs yeux une masse réactionnaire uniforme, sauf à la
rigueur celui d’Olivier Besancenot considéré avec quelque dépit mais jugé
fondamentalement « petit-bourgeois », la situation est naturellement loin
d’être révolutionnaire. Ce n’est pas demain la veille, les travailleurs ne doivent
pas bousculer Lutte Ouvrière qui n’a pas l’intention de sortir de sa coquille.
Ce fut tout à son honneur que de refuser le vote Chirac, mais
comme elle n’envisageait certainement pas la possibilité de la moindre action
révolutionnaire contre la V° République, qui n’a d’ailleurs à ses yeux rien de
particulier, n’étant qu’un régime bourgeois comme un autre, LO n’allait pas se
préoccuper d’essayer d’aider le mouvement des jeunes et des manifestants du 1°
mai à vaincre les carcans de l’union sacrée qu’il secouait de toutes parts, et
se contenta de pondre sa condamnation, de prendre les coups, et de se replier.
A la LCR, c’est comme toujours un peu plus compliqué. Une bonne
partie de cette organisation n’a vu le 21 avril au soir que le fascisme à sa
porte, plongée dans une véritable transe et ne rêvant plus que d’union
antifasciste, et l’idée que le fascisme est un danger réel en France
aujourd’hui pèse d’ailleurs beaucoup dans la LCR (si c’était vrai, cela ne
justifierait pourtant pas pour autant le ralliement à Chirac … ). D’autres,
plus politiques, ont été sensibles aux pressions de la gauche officielle, des
relations nouées dans les comités, les syndicats, la presse … D’autres encore,
au bout de quelques jours, le mouvement des lycéens d’abord strictement anti-Le
Pen, appelant de plus en plus au vote Chirac faute de tout autre discours
perceptible, ont estimé que telle était la volonté des masses. Résultat, après
une semaine d’hésitation, la LCR a appelé à « barrer la route à Le Pen dans les
urnes le 5 mai » c’est-à-dire à voter Chirac. Pour se consoler, elle appelait à
manifester contre Chirac le 5 mai au soir, pensait transformer l’essai du 21
avril lors des législatives et recruter par milliers pour se transformer en un
nouveau parti de toute la vraie gauche.
Dés le 5 mai au soir, l’élan était coupé … par les 82% de Chirac.
Le reste à l’avenant. Au jour où sont écrites ces lignes, la LCR n’envisage
plus que d’organiser des forums à l’automne pour une nouvelle force politique
qui reste à définir. Ce qui a naturellement son intérêt, mais n’a rien à voir
avec les projets envisagés par les militants après le 21 avril. La vague
d’adhésion, réelle, a été considérablement limitée et la Ligue hésite à
intégrer un certain nombre de petits groupes politiques et revues qui frappent
à sa porte. De plus, sa section locale de Montpellier a réalisé le tour de
force d’exclure un groupe entier de jeunes qui avaient fait une banderole le 1°
mai disant « A bas Le Pen, Chirac et la
V° République » !
Le PT quant à lui n’a apparemment rien remarqué de nouveau sous le
soleil. Il est vrai que son score à lui n’avait rien de nouveau. En contemplant
du haut de son Aventin le mouvement de l’entre-deux-tours, en intervenant dans
FO contre l’engagement syndical à fond dans les manifestations, le PT n’a pas
appelé au vote Chirac, comme LO, sans envisager, comme LO, les possibilités de
la situation. Le PT pense pourtant que l’explosion sociale aura lieu, et qu’il
sera là, lui PT, pour servir de point de repère ; quant à aider les masses à
prendre le pouvoir, à gagner, c’est sans doute une rêverie « trotskyste », ce
que le PT se présente comme n’étant pas. Effectivement, en ayant cette
attitude, il renie une partie de sa propre tradition : la brochure que nous
citions plus haut, Comment De Gaulle a
pris le pouvoir, n’a pas inspiré le titre du présent opuscule, mais c’est
ce dernier qui nous a conduit à la relire. Elle avait été publiée par les
ancêtres du PT actuel. Cette méthode d’analyse sur les institutions françaises,
ils semblent l’avoir rangée dans leurs placards.
Dans cette diversité, nous retrouvons une autre unité : aucun de
ces trois partis n’envisage sérieusement la question du pouvoir comme
d’actualité en France aujourd’hui, aucun ne pense que quand ils font 10,5%
ensemble, quand la situation est ce qu’elle est, quand tout le monde s’attend à
une confrontation sociale, ils ont une responsabilité particulière, un devoir
particulier, non seulement au nom des 10,5%, mais pour la majorité de la
population. Pour LO, cette majorité est idéologiquement réactionnaire, pas
encore convertie, au sens clérical, aux « idées de la révolution » -ils peuvent
attendre longtemps. Pour la LCR, ce serait rêver complètement que d’envisager
un renversement du régime actuel « quand Le Pen fait autant de voix » (quand le
fascisme est à nos portes, ne pensons surtout pas à la révolution ! ). Pour le PT, Jospin=Chirac et, s’il est de
bon ton de disserter des méfaits de la V° République, jamais l’on n’a vu, au
jour d’aujourd’hui, le PT faire de Chirac une cible politique, un président
illégitime à renverser. Allez savoir pourquoi.
Ces attitudes s’expliquent, y compris en replongeant dans cette
histoire des courants trotskystes dont nous disions que le commun des mortels
l’ignore. Mais ce serait trop long ici ; et puis, sans aller jusque là, il faut
non pas les excuser, mais expliquer par une raison plus générale ce refus
global de répondre au message des électeurs, de poser la question du pouvoir,
de prendre ses responsabilités et même d’envisager qu’on pourrait, juste ciel,
avoir des responsabilités !
Cette raison est au fond la suivante : le mouvement ouvrier s’est
construit, en Europe et à partir de l’Europe, avec une perspective
révolutionnaire de transformation sociale -sans laquelle il ne se serait pas construit,
même en Angleterre. Le stalinisme l’a défigurée, et la gestion gouvernementale
par les socialistes, social-démocrates ou travaillistes a, peu à peu, dans les
deux dernières décennies du XX° Siècle, cessé de passer pour son substitut ou
son amorce. Il n’y a plus de perspective explicite pour une autre société.
Mais cela ne justifie en rien le fait de ne pas prendre ses
responsabilités démocratiques. D’autant plus que l’aspiration à une
transformation totale de la société demeure, intacte, et qu’elle est là, toute
nue et exigeante. De toutes façons, l’élaboration d’un programme génial pour
une autre société ne peut pas précéder, ne peut pas être séparée, de la marche
concrète contre l’ordre existant. Où l’on avance sur les deux plans -celui de
la reconstruction d’une perspective socialiste et celui d’une réponse à la
question du pouvoir ici et maintenant- ou l’on n’avance sur aucun, c’est-à-dire
que l’on tourne le dos aux aspirations démocratiques majoritaires tout en
ressassant des théories fumeuses.
Quelles
perspectives ?
Pour
la discussion.
A ce stade, le lecteur est en droit de demander ce que l’on entend
précisément ici par « prendre ses responsabilités », encore que cela
transparaisse dans tout ce qui précède.
D’abord, nous ne pensons pas que tel ou tel courant ou
organisation détienne « la » solution. Certains -les dirigeants de l’ex-gauche
plurielle- sont tout à fait déterminés à défendre cet ordre social et donc
aussi l’actuel régime politique. Lorsque nous envisageons une orientation politique
dans la France d’aujourd’hui, ce n’est pas à eux que nous la proposons, pour en
discuter. Nous proposons d’en discuter aux socialistes et communistes sincères,
aux militants de gauche en général, aux syndicalistes, aux courants opposants
réels dans le PS ou le PCF, aux organisations d’extrême gauche et à leurs
membres. Au sens large, ils sont tous, avec les jeunes qui apparaissent, des
organisateurs et des porte-parole. Ce sont eux, tous, qui forment le
milieu dans lequel la discussion de ce qui est écrit ici revêt un sens.
Pour
la démocratie.
Nous nous plaçons du point de vue de la démocratie, la démocratie
tout court, mais jusqu’au bout. De ce point de vue, la gauche aurait dû chasser
Chirac en 1997 et mener une toute autre politique. De sa pratique réelle il a
résulté ce que l’on sait. A présent, Chirac est-il légitime ?
Non, il est élu sur une gigantesque manœuvre, mais le rapport de
force qu’il a ainsi créé ne permet pas d’engager la lutte pour le chasser
instantanément. Pour autant, rien ne justifie qu’on le considère comme
légitime. José Bové a raison de caractériser, à sa sortie de prison, ce
gouvernement d’illégitime. Arnaud Montebourg a raison de refuser de se lever, à
l’Assemblée nationale, quand Jean-Louis Debré vient lire le discours du trône.
Et ce qui s’annonce, ce sont bien entendu des mouvements sociaux nombreux …
Un troisième tour social ? Entendons-nous : que les travailleurs
français aient la force de réaliser des mouvements d’une ampleur considérable,
telle qu’une grève générale, nous le pensons. Mais la question est que pour
qu’ils le fassent, il faut que ça en vaille la peine. Et pour que ça en vaille
la peine il faut une perspective politique. Notre perspective ne saurait se
limiter à un grand cri de résistance sociale tous les cinq à dix ans. Chacun
comprend que tout a une limite.
Dans le camp adverse aussi, d’ailleurs, ils comprennent très bien
cela, et ils veulent trancher les choses, contre nous, à la Thatcher : ils sont
prudents, mais c’est ça leur idée, leur obsession.
Et si notre perspective politique, c’est d’une part, ad vitam aeternam, une gauche officielle
qui nous dit que dans cinq ans, un Fabius ou un DSK pourra être élu et qu’en
attendant, il faut résister un peu tout en étant constructifs sur les lois
sécuritaires ou sur la régionalisation, et d’autre part, une extrême gauche qui
nous explique qu’il faut d’abord refaire tout le programme du socialisme, ou
encore que le fascisme est là et que ce n’est pas le moment de rêver, ou encore
qu’Arlette n’est qu’à 5% alors bien sur etc. …, ou encore que, oui, il faut en
finir avec la V° République et avec Maastricht, mais que cela n’entraîne aucune
lutte spécifique contre Chirac et ce gouvernement, ni aucune action pour
entraîner toutes les organisations du mouvement ouvrier et de la gauche dans
cette lutte … si tout continue ainsi, alors : alors Raffarin et Chirac sont en
capacité de battre les salariés secteurs par secteurs en jouant l’usure ou même
de ne pas céder devant un grand mouvement type 95 contre telle ou telle attaque
à l’encontre des conditions d’embauche, de la Sécu ou de la Fonction publique.
La perspective politique, abordant la question du pouvoir, ne peut
donc être ni le retour de la gauche « unie », ni l’autocréation ex nihilo d’un pouvoir populaire
révolutionnaire surgi de la grève générale par infusion du saint esprit, ni un
gouvernement d’extrême gauche que personne ne propose et que celle-ci serait la
première à refuser et à se savoir incapable de le supporter.
La question n’est pourtant pas si compliquée, si l’on s’appuie sur
des principes et des conceptions démocratiques.
Ce dont la France a besoin, c’est d’un grand mouvement social
ayant pour perspective, pour l’arrêt des licenciements, des privatisations, des
expulsions, des fermetures de classe et de lits, etc., les moyens de ce coup
d’arrêt : un régime démocratique, à
savoir que les députés sont mandatés et responsables devant leurs électeurs,
donc révocables, et que le gouvernement, l’exécutif, est l’organe tout aussi
révocable du pouvoir législatif et rien d’autre. Il nous faut donc, avec tous
les militants, organisateurs et porte-parole dont il a été question, mais en
cédant la parole à la masse dés que celle-ci la prend et en faisant tout pour
qu’elle la prenne, s’organiser pour qu’une promesse et une seule soit tenue :
les élus le sont pour la défense de la société, du travail, de la Sécurité
sociale et des services publics, et ils défendront ce programme sans
concessions aucune. Ni la discipline d’un parti, ni la constitution de la V°
République, ni la Commission de Bruxelles, n’ont de légitimité contre cela.
Il est clair que ce qui vient d’être décrit signifie la fin de la
V° République, mais, à rebours de toutes les « réformes de l’État », signifie
par-là la reconstruction d’un État démocratique du bas vers le haut : place à
l’auto-organisation, à l’auto-activité des travailleurs et des citoyens
eux-mêmes, dans les entreprises et les territoires, mandatant et contrôlant une
assemblée constituante souveraine. A rebours de tous les discours sur l’État et
la « mondialisation », ce serait là la fin conjointe de la domination et du
capital, et de l’appareil exécutif d’État, ces deux séquelles du passé barbare.
Contre les mauvais coups de Chirac, De Seillères et Raffarin,
préparons la grève générale pour la démocratie, pour les renverser, renverser
la V° République, imposer enfin la souveraineté populaire.
Autrement, à force, oui, le fascisme, celui-là ou un autre, finira
par ramper à nos portes !
Ce ne sont là que des conceptions hâtivement dessinées. Qui
demandent discussion, critique, enrichissement.
Mais notons tout de suite que ces conceptions n’ont
fondamentalement rien de nouveau. Le programme de la démocratie absolue a été
formulé dans ce pays en 1793. Ajoutez-y les femmes et le fait que la propriété
des principaux moyens de production, les capitaux, le sol, les usines, les
infrastructures, les satellites, doivent eux aussi devenir la propriété de la
démocratie (ce qui ne veut pas dire une gestion « centralisée », au contraire)
-ajoutez-y cette dimension féminine et cette dimension « soviétique », et vous
avez ce qui vient d’être esquissé. Nous considérons que nous avons aujourd’hui,
en France, en Europe et dans le monde, des sociétés, des populations capables
de fonctionner ainsi.
On dira « mais c’est du jacobinisme ! ». « Jacobinisme » est un
gros mot dans ce pays, mais un mot détourné. On veut nous faire croire qu’il
signifia d’abord autoritarisme du pouvoir central, écrasement des réalités
locales et des minorités, alors que les technocrates de droite et de gauche,
pourfendeurs contemporains du « jacobinisme », préfets de région, de
départements et sous-préfets, directeurs d’Agences régionales
d’Hospitalisation, recteurs, commissaires et procureurs, sont étrangement tous
les représentants du pouvoir central. Le pouvoir central pourfend le
jacobinisme ! Bizarre …
Ils veulent nous écraser en appelant cela la décentralisation.
Curieux.
Mais cela s’explique : en France, l’appareil d’État vient de la
monarchie et de Napoléon. C’est une machinerie incontrôlée, bureaucratique,
militaire, maffieuse, intellectuelle et financière.
Détourner la haine séculaire que les petites gens éprouvent à
l’endroit de cet appareil d’oppression et de compression, la détourner à
l’encontre des travailleurs, des droits démocratiques, des syndicats, des
fonctionnaires qui ne travaillent pas pour cet appareil mais pour la société,
sous couvert de lutte contre le « jacobinisme », les « privilèges », voilà qui
serait fasciste -et qui est latent.
Mais l’union de la nation, dans toutes ses composantes exploitées
et opprimées, les émigrés et les sans-papiers inclus bien entendu, l’union de
la société contre l’État, peut se faire contre ce bonapartisme aujourd’hui revu
et corrigé c’est-à-dire aggravé et empuanti à la sauce bruxelloise et
financière.
Bien sûr, ce programme en France s’inscrit dans l’Europe.
C’est-à-dire qu’il entraînerait la jonction, l’union libre (tout à fait
différente de l’actuelle Union Européenne), des nations du continent, ou qu’il
se joindrait aux mouvements déjà engagés en Allemagne, en Espagne, en Italie,
en Grande-Bretagne … Car sous des formes variées les problèmes fondamentaux de
la lutte des classes sociales et de la démocratie que l’on traite ici nous sons
communs.
Nous venons de parler d’ «union de la nation » -une formule qui en
fera peut-être frémir quelques-uns uns. Mais ces positions s’inscrivent bien
dans une tradition nationale, par laquelle elles sont internationalistes :
celle de la Révolution française, des canuts, de 1848, de la Commune, de la
grève générale du 1° mai 1906, des grandes grèves de 1920, 1936, du soulèvement
de 1944, des grèves de 1947, 1953, 1968, 1995. Et par-là, dans la perspective
de l’union libre des peuples souverains, européenne et mondiale.
Les choses sont ainsi qu’il n’y a pas, aujourd’hui, de parti qui
représente ces aspirations, mais qu’il y dans tous les partis issus du
mouvement ouvrier et hors d’eux, des personnes qui peuvent s’y reconnaître. Il
serait logique, et il serait nécessaire, qu’ils s’associent.
Dans
l’immédiat.
Dans l’immédiat, le gouvernement Chirac-Raffarin procède avec
méthode. Il a commencé par restaurer la confiance envers lui dans la police et
la gendarmerie, qui avaient manifesté leur crise profonde l’automne dernier. En
même temps, cette « restauration » des organes de répression donne lieu au
rapprochement interministériel de ces deux corporations, censé être le modèle
du réaménagement de toute l’administration. Reprenant à son compte l’essentiel
du programme d’un Julien Dray, Sarkozy teste, dans telle et telle cité,
jusqu’où on peut aller : au motif de déterrer les mafias, de grandes
perquisitions sont organisées, qui ne découvrent qu’un peu de shit et ne font
certainement pas peur aux capitalistes mafieux des banlieues, mais qui visent
la population. Dernièrement, une « rave partie » a servi de prétexte à une
première rafle massive de jeunes. Rien, dans tout cela, ne vise l’ « insécurité
», tout vise la mise au pas, mais en jouant avec le feu.
Au-delà de ce premier volet, ce gouvernement s’apprête à aggraver
la loi Aubry en augmentant massivement le volant d’heures supplémentaires dans
les petites et moyennes entreprises. Telle qu’elle est, la loi Aubry, à
l’exception de son article 1, est tout à fait malléable pour organiser la
hausse réelle du temps de travail. Mais cela aussi il le fait prudemment, en
tenant un discours sur la réunification du SMIG et même la hausse des salaires,
à la grande satisfaction d’un Marc Blondel -quoi qu’il faille bien dire que la
seule hausse de salaire qu’on ait vue pour l’instant est celle des ministres,
70% !
Il s’apprête d’autre part, et c’est là le nœud de sa politique, à
généraliser le statut corse à toutes les régions et à accélérer la dislocation
de la Fonction publique en l’éclatant en morceaux régionaux placés sous
l’autorité déconcentrée des préfets, ce qui est paraît-il une «
décentralisation ». Il réfléchit à un référendum sur ces questions : selon une
fuite estivale au Canard Enchaîné, il
s’agit de « venger » l’échec du
référendum gaulliste de 1969. Une telle manœuvre ne pourrait réussir que si,
sur fonds d’abstentions, des secteurs de la gauche et des syndicats soutenaient
le gouvernement, ce qui semble devoir être le cas. Quoi qu’il en soit, la
question de la régionalisation (et à travers elle celle de la « réforme de
l’État ») sera une puissante ligne de clivage. Dans le PS, elle jugera qui est
verbalement de « gôche » et qui entend rester ou redevenir un vrai réformiste
et non pas un casseur. Et cette question en ouvrant celle de l’État et de la démocratie,
du pouvoir des habitants dans les communes et les quartiers et d’une extension
démocratique des services publics, conduit directement à la mise en cause de la
V° République et de l’État bourgeois actuel.
Il est banal d’entendre dire que cette politique de Chirac et
Raffarin s’inscrit dans la continuité de celle de la gauche plurielle (d’où
l’embarras de cette dernière). Mais en vérité, elle entend franchir une étape,
sinon ce gouvernement faillirait à sa mission aux yeux de ses mandataires, les
grands patrons. Rien ne le montre mieux que cette question de la réforme de
l’État et de la régionalisation : il reprend les choses où elles en étaient
restées non pas là où Jospin les avaient laissées en avril 2002, mais là où
Allègre les avaient quittées en mars 2000 : depuis cette date le gouvernement
Jospin ne parvenait plus à avancer sur ce sujet central. De même, en matière de
police et de gendarmerie, le gouvernement Raffarin fait ce que les Dray
préconisaient, certes, mais il essaye réellement de le faire et y arrive pour
l’instant jusqu’à un certain point, lui.
Il va de toutes façons bien être obligé de passer à l’attaque de
plus en plus frontalement. Car la réduction programmée de la fiscalité directe
combinée aux dépenses pour les forces de répression et, prochainement, pour une
armée dont l’équipement et la logistique sont jugés, de manière tout à fait
justifiée de leur point de vue, en état de carence chronique en comparaison du
voisin britannique, « partenaire » et porte-flingue de Washington, le tout sous
la pression de la crise financière et économique mondiale qui va s’aggravant,
tout cela va de toutes façons contraindre le gouvernement à attaquer.
Il a d’ailleurs politiquement intérêt à ne pas perdre de temps et
à exploiter au maximum la période ouverte par le coup d’État
lépéno-bonapartiste des élections présidentielles, pour transformer l’essai
jusqu’au bout.
Pour le salariat, pour la jeunesse, pour la démocratie, la
résistance à ce qui s’annonce et qui commence est donc elle-même contrainte de voir
plus loin, et, pour être victorieuse, de reconstruire une perspective politique
alternative démocratique et radicale.
Nous sommes entrés dans une nouvelle période le 21 avril, en ce
sens que le type de rapports politiques instaurés autour de 1981, et qui
avaient perpétué la V° République, ont définitivement pris fin. Ce qui s’est
passé n’est pas une simple alternance comme lors des élections françaises
précédentes. C’est un petit coup d’État, qui entend déboucher sur une
restauration, sur un changement de régime dans le régime : porter des coups
décisifs à ce peuple qui rebondit toujours dans des grèves, dans la rue ou dans
les urnes, lui casser les reins pour qu’il perde cette vitalité. Voilà le
programme de la « France d’en bas ».
Ceux qui croient que ce ne fut qu’une alternance n’ont pas de perspective
démocratique à offrir : aussi bien les dirigeants du PS à la Hollande qui
proposaient la cohabitation aux législatives, avec le brillant résultat que
l’on sait, et qui voudraient maintenant river les regards sur la ligne bleue de
scrutins lointains, que ceux qui, à l’extrême gauche, considèrent qu’il n’y a
rien de nouveau sous le soleil du capital. En réalité, nous avons en face de
nous leur « gouvernement de la dernière
chance » selon une formule qui a
échappé à son porte-parole J.F. Coppé à la veille des législatives. Renverser
ce gouvernement ne sera donc pas une simple alternance. Les alternances dans le
cadre de la pensée unique, inaugurées par tromperie en 1981, sont finies.
L’heure est à la révolution démocratique.
Vincent Présumey, août 2002.
Cette brochure a été rédigée par Vincent Présumey, militant socialiste, professeur d’Histoire et syndicaliste, à la demande de militants d’appartenances politiques diverses suite à des discussions sur le sens des élections présidentielles de 2002. Elle est le fruit de réflexions et de débats menés notamment dans le cadre de la « Lettre de Liaisons », bulletin électronique d’informations, d’analyses et de débats, destiné aux militants ouvriers.